À une époque où la durabilité est de plus en plus utilisée comme outil marketing, un concept agricole précieux comme l’agriculture régénératrice risque d’être vidé de son sens. Ce qui avait commencé comme un mouvement porteur d’espoir pour la restauration écologique et la transition agricole menace aujourd’hui de devenir un terme creux – une étiquette que les grandes entreprises agroalimentaires collent volontiers sur leurs produits, sans pour autant modifier fondamentalement leurs pratiques. C’est non seulement trompeur, mais aussi carrément dangereux. Sur le site néerlandais Foodlog, l’ancien fonctionnaire de la politique agricole Joost de Jong cite plusieurs entreprises de l’industrie alimentaire qui s’approprient le terme.
Comme l’agroécologie, l’agriculture régénératrice repose sur des principes, mais ne possède pas de définition fixe. Elle laisse aux agriculteurs la liberté d’adapter leur mode de production, dans une certaine mesure, sans devoir faire de gros investissements ni courir de grands risques. Les principes – tels que la santé des sols, la biodiversité, le stockage du carbone, la gestion de l’eau et le renforcement des communautés locales – forment une boussole qui donne une direction, sans imposer un chemin unique. Des techniques simples comme l’utilisation d’engrais verts entre deux cultures principales ou l’apport de compost ou de fumier sont déjà des pas dans la bonne direction. La réduction du travail du sol a un impact plus important sur l’exploitation, mais reste une technique envisageable dans nos régions. L’absence de définition univoque laisse place à l’interprétation – et donc aussi aux abus. De grands acteurs de l’industrie alimentaire peuvent ainsi revendiquer le terme pour leurs produits, sans pratiques régénératrices sur le terrain, trompant ainsi le consommateur sensible aux produits durables.
Cependant, fixer une définition stricte freinerait plutôt qu’elle ne renforcerait le mouvement. L’agriculture régénératrice est par définition contextuelle : ce qui fonctionne sur une ferme en Flandre ne fonctionne pas nécessairement en Andalousie ou au Kenya. C’est une pratique vivante, en évolution constante, nourrie par l’expérience des agriculteurs et les besoins du paysage. Un cadre rigide étoufferait cette dynamique. Sans définition stricte ni cahier des charges, l’agriculture régénératrice reste accessible à tous les agriculteurs.
C’est pourquoi il est crucial que l’agriculture régénératrice reste entre les mains des agriculteurs. Ils sont les gardiens de la terre, les premiers à ressentir les effets de l’épuisement des sols, de la sécheresse ou de la perte de biodiversité. Leur savoir, leur expérience et leur engagement sont essentiels pour rendre les pratiques régénératrices crédibles et efficaces. Lorsque des multinationales s’approprient ce terme sans en respecter les principes, elles sapent non seulement la crédibilité du mouvement, mais aussi la confiance des consommateurs.
Mieux encore : l’agriculture régénératrice ne devrait pas être l’exception, mais devenir la nouvelle norme. Dans un monde confronté au changement climatique, à la perte de biodiversité et à l’inégalité sociale, cette forme d’agriculture offre une perspective pleine d’espoir. Elle restaure les écosystèmes, renforce la résilience des agriculteurs face aux conditions climatiques extrêmes, et contribue à une alimentation saine et à des communautés vivantes. C’est une agriculture qui ne se contente pas de prendre, mais qui redonne aussi – à la terre, à la nature, à la société.
Si nous voulons que l’agriculture régénératrice tienne ses promesses, nous devons la protéger contre l’exploitation commerciale. Cela signifie : transparence, allégations vérifiables et, surtout, placer l’agriculteur au centre. Ce n’est qu’à ces conditions que l’agriculture régénératrice pourra devenir un véritable changement de système – et non une étiquette de plus sur un emballage.
