Les Chinois sortent le grand jeu avec un tracteur à chenilles de 1 000 pk – mais quelques questions restent en suspens

Si tu pensais que la guerre des puissances chez les tracteurs agricoles avait peu à peu atteint son plafond, tu devrais peut-être jeter un œil du côté de la Chine. Au Salon international des machines agricoles de Chine à Tianjin, Zhongnong Boding Intelligent Equipment a présenté le BD10002-10HV. Un tracteur articulé sur chenilles d’une puissance de pas moins de 1 000 pk et, ce qui est peut-être encore plus remarquable, équipé d’une transmission hydromécanique à variation continue développée par le constructeur chinois lui-même. Impressionnant sur le papier, même s’il faut pour l’instant rester prudent face à ces chiffres spectaculaires.

Le BD10002-10HV a été officiellement présenté le 26 octobre et c’est sans aucun doute une machine faite pour attirer l’attention. Avec ses quatre larges chenilles, sa direction articulée et ses dimensions gigantesques, il rappelle les tracteurs les plus puissants qu’on connaît en Amérique du Nord. Zhongnong Boding annonce pour ce tracteur une puissance de 735 kW, soit environ 1 000 ch. La machine pèse au moins 38 tonnes et repose sur des chenilles de 915 mm de large.

320 kN de force de traction et 3 000 litres de diesel

Les autres chiffres ne sont pas non plus des plus modestes. Le constructeur parle d’une force de traction maximale de plus de 32 tonnes. Malgré sa taille, le tracteur articulé BD10002-10HV aurait un rayon de braquage de 7,5 mètres. Un réservoir de carburant d’une capacité de pas moins de 3 000 litres permet au conducteur de ne pas devoir faire le plein sans arrêt. Le tracteur dispose en outre de six prises hydrauliques à commande électronique. Zhongnong Boding envisage surtout cette machine à l’œuvre sur les immenses surfaces agricoles du nord et du nord-est de la Chine, par exemple pour le travail du sol intensif, le labour en profondeur, l’aménagement des terres et la réhabilitation des sols salins. En d’autres termes : ne t’attends pas à voir le BD10002-10HV attelé à une charrue à quatre socs sur une parcelle flamande de trois hectares de sitôt.

La transmission est peut-être plus intéressante que les 1 000 pk

Ce qui attire le plus l’attention, c’est bien sûr la puissance, mais d’un point de vue technique, la chaîne cinématique est peut-être plus intéressante. Zhongnong Boding a développé pour ce tracteur sa propre HMCVT, ou Hydro-Mechanical Continuously Variable Transmission. La puissance est ainsi répartie entre un flux hydraulique et un flux mécanique. Ce système doit permettre un réglage en continu de la vitesse d’avancement sans qu’il soit nécessaire de transmettre toute la puissance par voie hydrostatique. On connaît ce principe grâce à différentes transmissions à variation continue utilisées sur des tracteurs européens. Le défi devient toutefois bien plus grand quand il faut faire passer des centaines de kilowatts par la chaîne cinématique.

Selon Zhongnong Boding, le flux de puissance mécanique transmettrait, dans certaines conditions, plus de 80 % de la puissance, et le rendement global de la transmission atteindrait 93 %. Le constructeur évoque également une économie de carburant d’environ 15 % et une augmentation de la capacité de 30 % par rapport aux machines plus traditionnelles.

Ça a l’air génial, mais pour l’instant, ce ne sont surtout que les chiffres fournis par le constructeur lui-même. On ne dispose pas encore de mesures pratiques indépendantes qui confirment ces performances.

Presque tout a été développé en interne

Ce n’est pas un hasard si les Chinois mettent tant en avant la HMCVT. Les transmissions haut de gamme pour tracteurs lourds comptent parmi les composants les plus complexes d’une machine agricole sur le plan technologique et ont longtemps constitué un domaine dans lequel les fabricants chinois dépendaient fortement de la technologie étrangère.

Zhongnong Boding affirme aujourd’hui avoir développé en interne le moteur, la transmission HMCVT, les unités de commande électroniques ainsi qu’une grande partie du système hydraulique. Selon l’entreprise, les composants essentiels de sa plateforme HMCVT ont été entièrement développés et produits en Chine.

Ça fait du BD10002-10HV bien plus qu’une simple démonstration de puissance brute. Pour Zhongnong Boding, c’est aussi une vitrine technologique avec laquelle l’entreprise veut montrer que les fabricants chinois sont capables de développer eux-mêmes les composants les plus complexes des tracteurs agricoles très lourds.

D’ailleurs, l’entreprise n’a pas seulement construit ce géant. Sa propre gamme HMCVT s’étendrait d’environ 100 à 1 000 pk et comprendrait notamment des modèles de 120, 210, 260, 280, 320 et 500 pk.

1 000 ou plutôt 1 200 pk ?

Mais les chiffres concernant ce nouveau tracteur révèlent d’emblée une contradiction curieuse. Le Quotidien du Peuple, qui a rendu compte de la présentation officielle, parle clairement d’une puissance calibrée de 735 kW, soit 1 000 pk. D’autres publications chinoises mentionnent cependant, pour ce même moteur 6BD57, une puissance de 1 200 PS. On ne sait pas encore très bien s’il s’agit d’une différence entre la puissance nominale du moteur et la puissance maximale disponible, ou simplement d’une confusion entre différentes données techniques.

Les affirmations sur les économies méritent aussi d’être prises avec des pincettes

Zhongnong Boding affirme en outre que ses tracteurs HMCVT coûteraient environ un tiers du prix des machines importées comparables. En même temps, les coûts d’entretien seraient inférieurs de 40 % et la capacité de travail augmenterait de plus de 30 %. Ce sont là des affirmations particulièrement audacieuses.

Pour un tracteur, un moteur et une transmission entièrement nouveaux, c’est surtout la pratique qui devra montrer à quel point la technologie est fiable quand une machine fonctionne à pleine charge pendant des jours. Des aspects comme la durée de vie de la transmission, le refroidissement, les chenilles, l’approvisionnement en pièces détachées et la valeur résiduelle sont au moins aussi importants que la puissance maximale indiquée sur une fiche technique.

Et c’est justement sur ces points qu’on en sait encore peu aujourd’hui. Il est d’ailleurs frappant de constater que le constructeur n’a été fondé qu’à la fin de l’année 2023. Développer un tracteur et une transmission entièrement nouveaux en trois ans, c’est une sacrée prouesse. Ne sous-estime pas les Chinois, mais ne t’attends pas non plus à des miracles.

D’abord, direction les champs

Le BD10002-10HV n’est donc pas encore un tracteur dont des milliers d’exemplaires sillonnent les champs chinois. Après sa présentation à Tianjin, la machine doit partir pour la province septentrionale du Heilongjiang, où elle sera soumise à des essais pratiques à grande échelle.

Ces essais seront bien plus intéressants que les chiffres impressionnants affichés sur le stand du salon. Un HMCVT capable de développer brièvement 1 000 pk, c’est une chose. Mais faire ça de manière fiable pendant des centaines ou des milliers d’heures lors de travaux du sol intensifs, c’est tout autre chose.

Ce n’est pas simplement le tracteur le plus puissant du monde

Il faut aussi prendre avec des pincettes les déclarations selon lesquelles le BD10002-10HV serait désormais le « tracteur le plus puissant du monde ».

Zhongnong Boding le présente plus précisément comme le premier tracteur de la catégorie des 1 000 pk équipé d’une transmission HMCVT. C’est un argument technique bien plus intéressant que de simplement viser la puissance la plus élevée.

De plus, il existe et a existé d’autres projets de tracteurs extrêmes qui atteignent, voire dépassent, cette classe de puissance. Une comparaison directe avec des icônes comme le Big Bud 747 fait les gros titres, mais en dit peu sur la valeur pratique de ce nouveau tracteur chinois.

La Chine veut clairement faire plus que construire des tracteurs bon marché

C’est peut-être ça, au final, le message le plus important du BD10002-10HV. Ce tracteur est probablement bien trop grand pour la grande majorité de l’agriculture européenne, et il est loin d’être prouvé que toutes les performances promises soient réellement au rendez-vous dans la pratique. Mais cette machine montre bien la direction que souhaite prendre une partie de l’industrie chinoise des machines agricoles. Il ne s’agit plus seulement de rivaliser avec des tracteurs simples et bon marché, mais de développer soi-même des moteurs, des transmissions, des systèmes hydrauliques, des composants électroniques et des systèmes d’automatisation pour des machines dans le segment de puissance le plus élevé.

Reste à voir si le BD10002-10HV connaîtra un jour un succès commercial. Pour ça, il devra d’abord prouver que derrière ces chiffres impressionnants présentés au salon se cache bien une machine agricole fiable.

Mais ignorer ce qui se passe actuellement dans l’industrie chinoise des machines agricoles semble tout aussi imprudent.

 

 

Photos: zhonghongwang

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